Rodin, quand le marbre prend vie et devient chair

Rodin, Le Baiser, 1888
Auguste Rodin, Le Baiser,
vers 1882, marbre, H. 181,5 cm ; L. 112,5 cm ; P. 117 cm,
Musée Rodin

20 janvier 2013

Musée Rodin

        Tous les dimanches après-midi, le Musée Rodin propose une visite conférence de l’exposition temporaire La Chair et le Marbre qui prend place dans une salle de l’entrée du Musée (avant de pénétrer dans l’hôtel Biron). Le titre est bien représentatif du contenu de la présentation.

        La conférencière nous guide à travers l’oeuvre de Rodin exposée de manière plutôt chronologique et mettant l’accent sur plusieurs points essentiels de son travail.

        Auguste Rodin (1840-1917) commence sa carrière dans l’atelier du sculpteur CarrierBelleuse. Ses premières œuvres sont très proches des productions du XVIIIème siècle. On retrouve l’aspect lisse et « le charmant » typique du siècle qui vit l’apogée de la porcelaine de Sèvres.

        Une fois son apprentissage terminé, il réalise des portraits plus personnels. Sa propre facture fait ainsi son apparition. On peut voir qu’il s’inspire de Michel-Ange et de son « non finito » caractéristique. En effet, on peut voir certaines parties de L’Esclave mourant (1513-1516), que l’on peut admirer au Musée du Louvre, laissées à l’état d’ébauche. L’artiste voulait ainsi se rapprocher de la nature qui apparaît alors dans la matière brute.

        Cet usage du marbre en tant que matière pure prend de plus en plus de place dans l’oeuvre de Rodin ; certaines sculptures semblent littéralement émerger de la pierre comme La Mort d’Adonis (1891) ou encore La Main de Dieu (1896?), on en devine à peine les contours. On a alors l’impression de saisir le processus de création en cours de réalisation ce qui est assez émouvant.

        Cet aspect d’inachevé offre l’intérêt de présenter des contrastes forts entre les parties polies des portraits comme la gorge et le front et le décolleté à peine travaillé de Mme Morla-Vicuna (vers 1888). L’artiste cherche à donner à ces œuvres un aspect illusionniste dans les matières employées et à faire jouer les ombres et lumières en alternant les saillants et rentrants. L’effet produit est saisissant.

Auguste Rodin, Danaïde
Auguste Rodin, Danaïde, 1889,
marbre, H. 36 cm ; L. 71 cm ; P. 53 cm
Musée Rodin

        Non loin de ce portrait se trouve une œuvre de petite taille représentant une Danaïde (1889). Cette figure féminine, embrassant le rocher sur lequel elle se trouve, semble se fondre dans la masse de marbre. Sa position est pour le moins acrobatique et présente un corps féminin idéalisé mais désacralisé et sans tabous. En plus de la composition de l’oeuvre on peut difficilement identifier le sujet, seul une vague jarre déversant son contenu aux côtés de la jeune femme confirme le titre. C’est là encore une des ambiguïtés du travail de Rodin, il donne des titres à ses œuvres qui le dispensent, semble-t-il, de doter ses sujets d’attributs. Ainsi le Saint Jean-Baptiste, ou plutôt sa tête sur un plateau, n’évoque en rien un sujet biblique.

        Auguste Rodin opère aussi une sorte d’innovation dans la conception de l’oeuvre finie. Il déclare achevées des sculptures fragmentaires. Par exemple Les Mains d’amants (1904) ne sont que des mains et pourtant, elles sont une œuvre à part entière pour l’artiste. Il pensait avoir atteint son idéal au moment où les mains ont émergé du marbre, il a donc arrêté le travail du praticien. Il voyait la sculpture comme une rencontre, à l’instar de Michel-Ange, il pensait que chaque masse de marbre recelait une œuvre qu’il s’agissait de mettre à jour. N’est-ce pas ici la plus pure négation du statut de créateur d’un artiste ? On comprend alors pourquoi il travaillait volontiers avec des praticiens marbriers, considérés comme des collaborateurs et non des subalternes.

        Malgré sa grande réputation de sculpteur de marbre, Rodin ne travaillait pas directement à ses œuvres finales dans cette pierre. Il préférait le plâtre, plus souple, avec lequel il réalisait des esquisses préparatoires. Il pouvait même mélanger plusieurs matières comme le bois, la brique, la papier… pour donner l’effet qu’il imaginait. On découvre ces versions ébauchées à côté des œuvres finies au cours de l’exposition. Il est très intéressant de comparer les deux versions qui n’ont souvent en commun que la composition et les proportions. On peut ainsi tenter de comprendre la marge qui existait entre l’esquisse (l’idée) et le travail achevé (l’oeuvre livrée au commanditaire).

        Néanmoins le sculpteur suivait toutes les étapes du processus de réalisation. On peut même remarquer les erreurs de certains de ses praticiens comme les orteils recroquevillés de l’homme du Baiser (1888) et les trous trop profonds du compas à reporter les mesures depuis l’esquisse de Rodin sur le marbre. C’est une partie de l’oeuvre que l’on ne voit pas habituellement dans le musée lui-même.

Rodin, Paolo et Francesca
Auguste Rodin, Paolo et Francesca dans les nuages,
1904-1905, marbre, H. 65,50 cm ; L. 70 cm ; P. 55 cm,
Musée Rodin

        L’exposition est certes réduite mais les œuvres sont bien mises en valeur, on peut tourner autour d’elles, ce qui n’est pas le cas dans la collection permanente. Les sculptures sont présentées sur des caisses de bois, comme si elles étaient en attente, ce qui correspond bien au thème du non finito et du processus de création apparente. La poésie et la douceur qui émanent de ces œuvres nous plonge dans un profond ravissement et pousse à la contemplation. Paolo et Francesca dans les nuages (1904-1905) est juste une vraie merveille d’expressivité et de subtilité ; des corps charnels d’un blanc immaculé se mêlent dans un embrassement de bras et de jambes qui fait ressentir, sans mots, la force de l’amour qui uni tragiquement les deux amants.

        C’est une très jolie exposition à découvrir pour les amateurs de l’oeuvre de Rodin ou non : une façon de découvrir autrement les productions d’un sculpteur si célèbre jusqu’au 3 mars 2013 à l’Hôtel Biron Paris, 7ème. 

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