Moi, Caravage « Je ne vivrais que par mes tableaux. »

Caravage (1571-1610), David et Goliath, 1606-1607, huile sur toile,
125 x 101 cm, Galerie Borghèse (Rome)

26 janvier 2013

 Corbeil-Essonne

 

        Un samedi après-midi, dans une médiathèque de banlieue, un homme en chemise bouffante et culotte courte, au visage sale et expressif se tient sur la scène. Il raconte qu’en 1610 on a retrouvé sur une plage un cadavre desséché que personne n’avait réclamé, le sien ; le Caravage s’est transporté jusqu’à nous pour faire le récit de sa vie, de son œuvre.

        Moi, Caravage est une pièce de théâtre à deux personnages tirée du roman de Dominique Fernandez La Course à l’abîme (Grasset). La rencontre entre un public et un artiste habité par son art est tout à fait captivante.

        Michel-Ange Merisi est né dans le village de Caravage, dans le duché de Milan. Il fait son apprentissage dans l’atelier d’un peintre médiocre qui essaie de faire taire sa créativité. C’est là qu’il fait la connaissance de Luca, le premier jeune homme qui le perdra. Accusé de « sodomie », il doit fuir Milan pour Rome. Michel-Ange, avec un tel nom, ne peut qu’être peintre de grand talent. Il entre dans un nouvel atelier où il rencontre Mario, le fidèle compagnon qui le suivra toute sa vie. Il s’installe dans la capitale des Etats du Pape où les commandes affluent grâce à la protection du Cardinal del Monte très ouvert d’esprit en ce qui concerne les sujets de tableaux. Cela convient très bien à Michel-Ange mais beaucoup moins à l’Inquisition qui règne en maitre sur la cité et voit d’un mauvais œil la liberté païenne et tendancieuse des œuvres du jeune homme.

        Gregorio survient alors dans la vie du peintre, il a trouvé un nouveau modèle et Mario le quitte. Suite au meurtre qui fait basculer sa vie, Caravage sera obligé de fuir toute sa vie à Naples puis à Syracuse, à Malte où il est fait chevalier de l’ordre jusqu’à ce qu’il accorde ses faveurs à l’amant du grand maitre. Il retourne à Naples et retrouve Mario, toujours fidèle. Son ordre de grâce est enfin signé par le Pape, Caravage s’empresse de retourner à Rome mais n’y parviendra jamais. Toute sa vie, le grand maitre du baroque italien devra fuir à cause de sa sexualité à peine voilée et de l’intransigeance de ses œuvres. Mais toute sa vie il peindra avec son cœur et son expressivité à fleur de peau. C’est ce mélange entre biographie et tableaux qui est mis en scène par les deux acteurs poignant.

        Le spectacle est construit autour du dialogue entre le récit de la vie de Caravage ponctué des interventions de ses amants, l’impact que cela a eu sur la production de ses œuvres et enfin la mise en scène magistrale qui fait revivre les tableaux du maitre du clair-obscur sous nos yeux. Le jeu de lumières et constant ; lorsque que Michel-Ange est perdu, ses œuvres rejetées ou bien s’il se trouve face un dilemme cornélien, il est toujours accompagné d’une grosse bougie qui semble lui éclairer le chemin. Deux caissettes qui abritent des ampoules dissimulées parsèment la scène et offrent une source de lumière secondaire qui vient contre-carrer celle des rampes. Cela permet de rendre plus subtiles les effets de clair-obscur qui sont une des grandes qualités du spectacle.

Caravage, Méduse, 1597-1598,
huile sur toile, 60 x 55 cm, Galerie des Offices

        C’est ce jeu de lumières qui permet en partie de recréer l’illusion de tableaux tels que Méduse (1597-98), Garçon mordu par un lézard (1593-94) ou encore La Vocation de Saint Mathieu (1599-1600). Les gestes de Cesare Capitani alias Michel-Ange Merisi sont si gracieux et harmonieux, que l’on croirait réellement voir les personnages peints qu’il interprète se dessinés sur la toile de fond de scène.

        Le lien permanent entre la biographie et l’oeuvre de Michel-Ange Merisi, permet d’éclairer sa production artistique, on appréhende alors mieux sa manière de s’exprimer et de voir les choses. On peut effectivement ressentir la puissance érotique des nombreux tableaux où apparaît Mario (jeune homme au visage sensuel et au regard éloquent), le compagnon de l’artiste, mais aussi la grande violence qui existe dans ses œuvres. Caravage avait, d’après la pièce, une personnalité explosive et torturée. Dans cette perspective, on peut comprend pourquoi ses sujets de prédilection étaient plutôt les meurtres et les martyres, d’hommes principalement. Le milanais avait l’art de sublimer le corps masculin comme d’autres ont pu le faire pour le corps féminin, comme Rubens au même moment en Flandres.

        Laetitia Favart incarne tous les amants de l’artiste, aussi bien hommes que femme et accompagne la représentation de ses chants en italien aux accents religieux. Son jeu muet est assez remarquable et donne une vraie force à la représentation. En revanche les chants ne sont pas toujours bienvenus et parasitent parfois les tirades de Cesare Capitani-Caravage qui n’en ont pas besoin pour être éloquentes.

        La performance du comédien principal est époustouflante; il fait un monologue de plus d’une heure mais le véritable tour de force vient de son extraordinaire talent de conteur. Car il a la capacité de mettre devant les spectateur les personnages qu’il met en scène dans son récit. En sortant du théâtre, on a l’impression d’avoir rencontré une multitude de personnages comme le Cardinal del Monte (son fidèle protecteur romain), Mario, Gregorio (jeune homme dépravé que Caravage peint à maintes reprises), les membres de l’inquisition… alors que seuls deux comédiens étaient sur scène.

        Contrairement à ce que l’on pourrait présager, on ne s’ennuie pas un instant tant le récit est fluide et envoutant, Cesare Capitani offre un magnifique morceau de bravoure en tenant en haleine toute une salle pendant plus d’une heure. Il faut aussi reconnaître que sa physionomie se prête tout particulièrement à son personnage, la lumière apparaît comme un véritable acteur sur scène et la mise en scène des tableaux apportent une touche de poésie parfaitement adaptée.

        La pièce, tout comme la vie du Caravage, se clôt sur une image tout à fait poignante : David et Goliath, la dernière œuvre de l’artiste et sans doute la plus personnelle puisqu’il donna son visage au colosse biblique, mais qui se cache donc derrière les traits de David

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