Savez-vous comment est né le laurier? – Apollon et Daphné, Le Bernin

Gian Lorenzo Il Bernini dit LE BERNIN (1598-1680), Apollon et Daphné, 1622-1625, marbre, 243 cm
Galerie Borghèse (Rome)

        L’Apollon et Daphné se trouve dans une pièce seule, elle n’est pas gênée par le voisinage d’une autre œuvre, on ne peut admirer qu’elle. De plus elle est disposée de telle façon que l’on peut tourner autour d’elle pour en admirer tous les côtés. La pièce est très lumineuse et c’est un vrai régal pour les yeux que cette clarté qui traverse la statue et semble lui donner la chaleur qui manque au marbre.

        Ce groupe fut une commande du Cardinal Scipion Borghèse, un collectionneur d’art sans scrupules. La réalisation de cette sculpture fut cependant interrompue pendant l’été 1623, parce que le Bernin devait achever le David du Cardinal Alessandro Montalto. Le sculpteur s’attela à nouveau à l’Apollon et Daphné en avril 1624. Terminée à l’automne 1625, cette œuvre correspondant parfaitement aux attentes devint très vite une de ses œuvres les plus émouvantes

        Cette sculpture est constituée de deux personnages : un jeune homme, portant un simple drapé lui enveloppant les hanches et l’épaule gauche, pose sa main sur le flanc d’une jeune fille dont le corps se couvre d’une fine écorce et ses extrémités se changent en feuillage. 

        Par sa hauteur et sa mise en scène la statue est imposante. Le cadre somptueux de la pièce dans laquelle elle se trouve la sert beaucoup. Elle est faite de marbres polychromes qui mettent en valeur la blancheur du marbre. On est alors pris par l’expressivité débordante des deux personnages. Le désespoir de Daphné saute au visage et même si l’on ne connait pas l’épisode mythologique représenté, on comprend tout de suite ce qu’on a sous les yeux : la fuite d’une jeune fille devant un jeune homme qui la poursuit de ses ardeurs. On a vraiment l’impression de voir la scène se dérouler sous nos yeux. L‘effet de réalisme est saisissant.

        Cette œuvre est tirée d’un chapitre des célèbres Métamorphoses d’Ovide (poète de la fin du Ier siècle avant J-C). Elle raconte l’histoire de l’amour contrarié d’Apollon pour la belle et vierge nymphe Daphné.

        Le Dieu solaire vient de terrasser le monstrueux serpent Python. Il se vante d’être le plus habile au tir à l’arc. Dans sa fanfaronnade, il se moque du fils de Vénus, Cupidon. Pour se venger du dieu, le jeune homme ailé décoche deux flèches. La première, acérée et brillante, rendra éperdument amoureux celui qui en sera touché tandis que la deuxième, de plomb, provoquera la répulsion chez celle qui en sera atteinte. La premier trait atteint Apollon. Il tombe immédiatement passionnément amoureux de Daphné. Or celle-ci est touchée par la seconde flèche et ne partage absolument pas les sentiments du dieu. Au contraire, elle le fuit de toutes ses forces.

        Apollon la poursuit de ses ardeurs et tente par tous les moyens de la séduire. La jeune nymphe fuit le plus vite qu’elle le peut. Au bord du désespoir, elle implore son père le fleuve Pénée de venir à son secours. Celui-ci émue par les malheurs de sa fille la transforme en laurier. Alors seulement, la nymphe se laisse approcher.

        Toujours épris malgré la nouvelle apparence de sa bien-aimée, Apollon lui promet qu’il portera ses rameaux en guise de coiffure, qu’il se servira de son bois pour faire ses flèches… Depuis lors le laurier est sacré pour le dieu et devient symbole des artsLe jeune arbre frémissant accepte finalement son sort.  

        La statue immortalise le moment précis où la nymphe est rattrapée par le dieu et où elle commence sa transformation. Ses cheveux et ses doigts se transforment en brindilles tandis que ses pieds s’allongent en racines. On a ici la synthèse de deux moments du mythe ; Apollon rattrape la jeune nymphe et celle-ci commence sa transformation. Le sculpteur rend ces deux moment concomitants alors qu’ils ne le sont pas dans le récit que nous donne Ovide. Le Bernin concentre la tension dramatique. Cette superposition rend la statue plus dynamique. Il a choisi de mettre en scène les deux moments critiques de l’histoire.

          En effet on peut voir le mouvement ascendant du groupe statuaire qui va du pied gauche d’Apollon jusqu’aux deux mains tendues vers le ciel de la jeune fille. Les deux corps sont tendus vers le haut. Daphné se trouve en hauteur par rapport au Dieu. Elle essaie de lui échapper par tous les moyens, comme si elle cherchait à s’envoler. Ses cheveux sont aussi dirigés vers ses doigts qui commencent à se muer en feuilles. La dynamique de la statue réside aussi dans le jeu de regards entre les deux personnages. Apollon regarde avec envie le visage de Daphné tandis que la nymphe regarde en arrière avec crainte comme si elle avait peur de voir le Dieu dans son dos.

         Il y a aussi du mouvement et de la légèreté dans la composition. Le corps de Daphné est légèrement penché en avant, tandis que celui d’Apollon avance plus évidemment vers celui de sa bien-aimée. De plus son vêtement drapé vole derrière lui. Le tissu, gonflé par le vent, forme un très délicat arc de cercle dans son dos et une sorte de traine au-dessus de sa jambe gauche, suspendue dans les airs. Cette fameuse jambe a d’ailleurs forgé l’admiration de ses contemporains. Il s’agit d’une prouesse technique que de pouvoir suspendre ainsi un morceau de marbre aussi fin.

         On peut reconnaître Apollon à travers son chignon en forme de noeud sur le dessus du crâne (appelé Krobylos) caractéristique de son iconographie classique. Mais aussi par la finesse de son corps, il fait partie des Dieux les plus beaux. Il a une chevelure soyeuse, abondante et bouclée, des membres très fins, presque efféminés. Ses chevilles et ses poignets sont aussi menus que ceux de Daphné. Il n’est pas présenté ici comme un homme dans toute sa virilité mais plutôt comme un éphèbe énamouré.

         L’expressivité des personnages est frappante, surtout chez Daphné. Son corps est tendu vers le haut, ses jambes sont presque droites et ses bras sont étirés. Elle penche la tête en arrière ce qui donne à sa position un impression de torsion renforcée par le fait que ses épaules soient dans le sens de sa course tandis que sa tête et ses jambes sont de profil. Si l’on regarde de plus près son visage, on peut voir qu’elle a des traits très fins, harmonieux et la bouche grande ouverte comme si elle était encore en train d’appeler son père, le fleuve Pénée, à son secours.

         On peut noter l’extreme détail du feuillage. Il est réalisé comme une véritable pièce d’orfèvrerie, chaque nervure est finement ciselée, chaque feuille est différente. Il a été sans doute réalisé par l’un des disciples du Bernin, Giuliano Finelli. Cependant le jeu de textures est assez remarquable. L’écorce qui commence à recouvrir la jeune fille est taillée de façon à laisser apparaître les marques de ciseaux tandis que la peau des deux corps est très lisse. La pierre sur laquelle les personnages reposent paraît elle aussi rugueuse et contraste avec les feuillages qui parsèment la pierre. Le marbre est exploité dans toutes ses possibilités.

         On peut regarder la statue de tous les côtés, elle n’a pas été conçue pour être vue frontalement mais plutôt pour qu’on tourne autour. Il y a des choses à voir de tous les côtés ce qui rend l’observation intéressante. On ne distingue pas les mêmes choses si l’on regarde Daphné de face ou si l’on se place dans le dos des deux personnages. On a alors une vue en perspective de la narration que la statue nous fait de l’épisode. Au premier plan, on a la course avec Apollon qui touche à peine le sol de son pied droit, l’objet de sa course (Daphné) puis la métamorphose des mains de la nymphe. Il y a donc différents sens de lecture dans l’oeuvre, ce qui la rend plus complexe qu’elle ne l’est à première vue.

        A travers la figure de Daphné, nous avons une vision idéalisé de la femme. Elle a des formes et des proportions parfaites, elle est belle (ce qui est conforme au texte d’Ovide) et la torsion de son corps met en valeur son corps. Elle a la tête renversée en arrière ce qui donne à voir au spectateur qui regarde la statue sur le côté son joli visage qui répond à celui d’Apollon. Elle veut échapper à la main que le Dieu a posée sur sa hanche mais cette volonté est contrariée par ce mouvement vers l’arrière. Cela permet au sculpteur d’harmoniser sa composition (les deux visages sont proches et sur le même axe) mais aussi de magnifier le corps offert à la vue de la jeune et belle nymphe. Il n’a que chastement voilé le sexe et la fesse gauche de Daphné avec une écorce naissante mais cela attire le regard sur les parties de son corps qui sont découvertes. Le sujet de l’oeuvre semble être un prétexte pour rassembler dans une même statue deux figures de la beauté, l’une féminine et l’autre masculine. Le Bernin fait ainsi un éloge de la beauté en mettant en œuvre tous ses talents de sculpteur.

Publicités

Un commentaire

  1. Je suis toujours émerveillé par l’impression de légèreté qui nous est donné, alors que c’est du marbre.
    L’article est vraiment intéressant, surtout quand on ne connait pas le mythe d’Apollon et de Daphné.

    Les personnes qui aiment les sculptures de ce genre, doivent impérativement prendre un billet pour Rome et visiter la basilique St Pierre. Le Bernin et ses amis nous on fait un vrai festival. Juste magnifique.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s