Le calme et la plénitude incarnés par une activité si délicate – La Dentellière, Vermeer

La dentellière, Vermeer
Johannes VERMEER (1632-1675),
La Dentellière, 1669-70,
huile sur toile marouflée sur panneau,
23,9 x 20,5cm, Louvre

        La Dentellière se trouve dans la section de l’école du Nord, juste à côté de l’autre tableau de Vermeer que possède le Louvre : l’Astrologue. Les deux œuvres sont assez cohérentes entre elles : même gamme de couleurs, même type d’encadrement et même composition silencieuse et calme. Cela permet aussi de mettre en parallèle les portraits de femmes que peut faire Vermeer et les tableaux représentant des hommes.

        Un peu moins large à l’origine, le tableau a été légèrement tronqué dans sa partie haute. Nous savons que cette œuvre a été cataloguée sous le nom de « Une demoiselle qui fait de la dentelle aux épingles » lors de la vente de Dissius en 1696. C’est là tout ce que nous savons de cette œuvre. 

        La Dentellière représente une jeune femme vraisemblablement d’une famille noble comme le montre sa coiffure soignée, son vêtement taillé dans une belle étoffe et son ouvrage délicat. Celle-ci est penchée sur une table où elle est en train de réaliser une dentelle.

La figure féminine se détache sur un fond neutre, blanc cassé. Elle est vêtue d’un blouse jaune surmontée d’un large col blanc en dentelle. Elle est penchée sur son ouvrage constitué d’un coussin bleu clair et d’écheveaux autour desquels la dentellière entoure les fils pour former la fameuse dentelle des Flandres. A sa gauche se trouve un coussin à couture bleu outremer duquel dépassent des fils de couleur. Tout près, on peut voir un livre solidement fermé par deux rubans. Il s’agit soit d’un livre de modèles de dentelle auquel se référaient les clients et les couturières, soit d’une Bible. 

        Les œuvres de Johannes Vermeer en général et celle-ci en particulier diffusent une sensation de calme et de sérénité assez étonnante. La douceur des couleurs, l’attitude élégante et concentrée de la jeune fille incitent à la contemplation. C’est une toute petite toile impressionnante par la finesse des détails, des modelés et des couleurs. On pourrais rester des heures à la contempler sans se lasser. C’est un sujet somme toute banal mais traité avec un tel investissement de la part du peintre qu’il en devient source de grand intérêt.

      Ce qui frappe en premier lieu dans ce tableau, c’est la lumière. Elle est douce et baigne toute la composition. Elle met en valeur le sujet principal de la toile : le visage concentré en penché de la jeune femme. Les couleurs en sont sublimées. Le jaune de la manche gauche est brillant comme une pièce d’or. Le corsage rehaussé du col blanc fait contraste avec le bleu profond du coussin de gauche lui aussi mis en lumière.

        Vermeer fait ici un usage très subtil du clair obscur pour mettre en valeur les éléments principaux de sa composition. On peut voir que l’angle droit du coussin est dans la pénombre tandis que le côté au premier plan est éclairé. Il en est à peu près de même pour le visage de la dentellière. Cela permet d’adoucir le visage figé et concentré de la jeune fille. On pourrait presque parler de « poésie de la lumière« . Cet éclairage subtil permet de réaliser un tableau tout en douceur.

        La composition de la peinture, quant à elle, est très concentrée, ce qui la rend très cohérente. Il n’y a pas d’éléments annexes (pas de personnages ni d’objets qui pourraient suggérer une autre activité). Tous les éléments qui composent le tableau racontent la même histoire. On pourrait inscrire la composition dans un triangle dont le sommet serait la tresse de la jeune fille. Tout part de ce point pour redescendre ensuite sur les mains et les objets qui l’entourent.

        La figure est très concentrée sur ce qu’elle fait et cela lui donne une certaines élégance malgré sa position courbée. C’est cette concentration qui guide le regard sur les mains qui travaillent. C’est là, le centre du tableau.

        La perspective est pourtant écrasée, on distingue assez peu la profondeur du tableau ; on voit simplement que le coussin bleu passe devant le bras droit de la jeune fille. Cela contribue à figer la scène. Ce ‘manque’ de profondeur pourrait être due à l’opération de marouflage sur le panneau de bois qui écrase la peinture. Mais cet effet pousse à se concentrer sur la figure centrale qui est d’ailleurs aussi mise en valeur par le fond neutre qui ne permet pas de contextualiser l’activité.

        Cette scène, comme presque tous les tableaux de Vermeer, est caractérisée par une relative immobilité. La jeune fille est certes penchée sur son ouvrage mais ses mains semblent être suspendues, hors du temps et de la réalité. Elle n’établit aucun lien avec l’extérieur ni dans la dimension du tableau ni avec le spectateur, elle est penchée sur sa dentelle, sa seule réalité.

        Le spectateur a une réelle sensation de contemplation ; il prend la place du peintre. Nous observons ici une scène d‘intimité domestique féminine d’une grande douceur. Il se dégage une impression d’éternité dans l’activité. Après tout la jeune fille pourrait faire de la dentelle toute sa vie. Elle est en quelque sorte magnifiée par cette activité quotidienne.

        Le jeu de courbes qui se répondent à travers le fils qui dépassent du coussin, la raie qui sépare les cheveux, l’anglaise de droite, le col… contribue à cette impression de plénitude et d’éternité.

        De par ses vêtements, on peut supposer qu’il s’agit d‘une jeune femme bourgeoise ou noble qui s’adonne à cette activité comme loisir. La fabrication de dentelle en devient alors une activité raffinée au même tire que la peinture ou la musique. Les commentateurs veulent voir ici une scène moralisante. La dentelle était l’un des sujets chantant les vertus féminines les plus répandus dans l’art néerlandais. Il était de bon ton qu’une femme d’un certain milieu pratique cette activité. L’interprétation du tableau est sujette à controverses.Cette jeune femme n’a pas fini de nous révéler tous ses mystères.

        Vermeer nous livre ici une conception de la femme assez singulière. C’est-à-dire qu’il ne nous montre pas une Vénus, un nu, un portrait traditionnel mais une jeune femme plongée dans une activité caractéristique de son milieu social, de son temps et de sa société. Et c’est à travers la fabrication de la dentelle qu’il nous livre l’intimité d’une femme rendue belle par la concentration qui se lit sur son visage et la douce lumière qui la baigne. Il fait en quelque sorte l’apologie du travail manuel des femmes et célèbre ainsi certaines de leurs qualités canoniques comme la douceur, la patience et éventuellement la moralité.

opname 11 2006 incl. correctie
La Laitière, Johannes VERMEER,
vers 1660, huile sur toile,
45,5 x 41 cm,
Rijksmuseum, Pays-Bas

        On peut noter que Johannes Vermeer a souvent peint des femmes, le tableau le plus connu que nous lui connaissons est tout de même La laitière qui présente le même genre d’activité et la même expression de concentration sur sa tache. Le peintre cherche à mettre la femme en valeur d’une manière qui lui est personnelle et efficace.

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