A quoi sert d’être belle sinon à être admirée? – Portrait de la Comtesse Skavronska, Elisabeth Vigée-Lebrun

Portrait de la Comtesse Skavronska, Elisabeth Louise Vigée-LeBrun (1755-1842), 1790
huile sur toile, 135 x 95 cm,
Musée Jacquemart André

        Ce portrait en pied de la Comtesse Skavronska a été peint à Naples en 1790. 
En tant que portraitiste attitré de la reine Marie-Antoinette, Elisabeth Vigée-Lebrun a immortalisé les traits de cette dernière au temps de sa splendeur et, fidèle à ses convictions, elle quitte la France au moment de la révolution. Elle commence alors un voyage qui la mène dans plusieurs cours d’Europe. À Naples, elle est accueillie par le Comte Skavronsky, ambassadeur de Pologne. Ce dernier lui fait promettre de réaliser le portrait de sa femme, une femme d’une extrême élégance mais à l’esprit rétréci, à en croire ses contemporains. 

        Nous nous trouvons face à un portrait de femme presque en pied. Le modèle est une jeune femme somptueusement vêtue. Elle est assis sur un sofa de velours vert foncé. Son buste est légèrement tourné vers la gauche du tableau tandis qu’elle regarde au-delà du petit miroir qu’elle tient dans sa main droite.

        Elle porte une coiffe vaporeuse et volumineuse qui enserre une longue chevelure soyeuses qui tombe jusqu’à ses genoux. Sa gorge est occupée par un collier de trois rangées de perles. La jeune femme est vêtue d’une robe de lourde étoffe bleu roi avec des manches vert taillées dans la même matière. Sa taille est soulignée par une ceinture dorée nouée sur le côté droit. 

        Ce tableau n’est pas vraiment mis en valeur dans la pièce où il se trouve. Mais cela n’empêche pas le regard d’être attiré par ce portrait. Il est saisissant par la douceur de l’attitude du modèle, la profondeur et l’harmonie des couleurs. Le modelé du vêtement est lui aussi particulièrement remarquable. Il s’agit d’un portrait de femme réalisé par une femme à une époque où celles-ci avaient très peu voix au chapitre en matière de production artistique.  

         Cette œuvre est caractérisée par une subtile harmonie de couleurs. La teinte du bleu roi s’accorde parfaitement avec le vert doux des manches. L’association de ces deux couleurs profondes rehaussent le teint diaphane de la jeune femme. Ce teint fait écho à la coiffe tout en légèreté et en jeu de transparence. Cette coiffe équilibre la longue chevelure qui tombe souplement sur le récamier en se déroulant elle aussi dans le dos de la jeune femme. On retrouve aussi la même matière vaporeuse au bout des manches et dans le corsage. Ces touches de blanc parcellent subtilement la jeune femme ; les trois rangées de perles quelle porte au cou se confondent avec sa blanche gorge et attirent le regard dans son décolleté. Seule sa ceinture dorée met un peu de chaleur dans cette composition et dialogue avec les dorures du coussin sur lequel le modèle s’appuie. Les couleurs froides (bleu, vert et blanc) donnent au portrait une noble austérité.

        Mais cette jeune femme n’est pas dénuée de sensualité pour autant. Elle a certes une peau laiteuse comme on les appréciait à l’époque mais pas un teint crayeux ou trop fortement poudré. Elle a l’air frais et dans la fleur de la jeunesse. Ses lèvres pleines et ses joues légèrement rosies animent ce visage relativement figé. Ses mains sont petites, délicates et dans une attitude précieuse. Elle tient négligemment le miroir dans lequel elle se mire. D’ailleurs cet accessoire n’est pas anodin et mérite que nous nous attardions un instant sur sa présence.

        Ce petit miroir à main rappelle les tableaux de « femmes à la toilette » mais aussi l’attitude d’une jeune femme précieuse qui admire sa beauté. Sauf que le regard du modèle se trouve au-delà du miroir, la Comtesse semble perdue dans la contemplation d’un élément extérieur à la composition. La jeune femme se trouve dans une attitude d’abandon (comme le montre sa main droite), ses cheveux sont dénoués et elle porte un vêtement d’intérieur confortable seulement fermé par la ceinture nouée à la taille. Elle se trouve dans un décor luxueux (on peut voir des moulures au fond à droite et le récamier somptueux). Nous nous trouvons alors devant un portrait bien moins anodin qu’il n’y parait.

        Le modèle est une femme de la haute aristocratie et elle semble être surprise dans un moment d’intimité ou sa sensualité émerge. La peintre a joué sur le modelé de l’anatomie et la texture des vêtements. Le lourd velours de la robe épouse parfaitement la forme du ventre et des cuisses de la Comtesse. Elisabeth Vigée-Lebrun fait ici un discret hommage à la beauté féminine qui ne réside par uniquement dans la blancheur de la gorge.

        Ce portrait, bien que se voulant pris sur le vif, laisse entrevoir de longues séances de pose. Le modèle a une attitude presque figée même si le mouvement est suggéré par la très légère torsion du buste et de la tête. Elle aurait été surprise dans la contemplation d’elle-même. Mais on reste ici dans la grande tradition du portrait aristocratique, la belle jeune femme occupe toute la composition, elle est mise en valeur par la richesse des étoffes et les bijoux qu’elle porte. La peintre respecte les conventions du portrait d’apparat de la fin du XVIIIème siècle.

Marie-Antoinette
Marie-Antoinette en chemise,
Elisabeth Vigée-LeBrun,
Salon de 1783,
huile sur toile,
Collection privée, Allemagne

        On pourrait rapprocher ce tableau du célèbre portrait de Marie-Antoinette qui la présente légèrement vêtue pour faire un bouquet de fleurs et qui a fait scandale à l’époque. L’artiste a été obligée d’en réaliser un autre dans une attitude similaire mais dans lequel la reine était plus couverte et donc plus décente. La jeune souveraine regarde son public et ne semble pas être le moins du monde gênée par sa tenue. Elle est dans une attitude relativement décontractée et ressemble plus a une noble bergère qu’à une reine de France, d’où le scandale. Mais on peut voir ici encore le souci de rendre la sensualité de la part du peintre.

        On a ici une représentation de la femme par une femme tout à fait particulière. La peintre porte un regard sensible sur son modèle et tente d’en rendre toutes les qualités physiques. L’artiste note d’ailleurs dans son journal : « La comtesse était douce et jolie comme un ange… Le jour, elle restait constamment oisive ; elle n’avait aucune instruction, et sa conversation était des plus nulles : en dépit de tout cela, grâce à sa ravissante figure et à une douceur angélique, elle avait un charme invincible ». Nous avons ici une femme précieuse, qui dissimule sa volupté tout en la laissant légèrement transparaitre. C’est une aristocrate qui se fait représenter dans toute la beauté et la fraîcheur de sa jeunesse. Cette œuvre est traitée tout en subtilité et en fait un portrait tout à fait singulier et représentatif de la qualité du talent de cette femme peintre que fut Elisabeth Louise Vigée-Lebrun.

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2 commentaires

  1. Bonjour
    Êtes vous sur que le compte Skavronski était l’ambassadeur de Pologne et non de la Russie ?
    Cordialement

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