Une séance de maquillage japonais – Femme se poudrant le cou, Kitagawa Utamaro

Femme se poudrant le cou, Kitagawa UTAMARO (1753-1806)
Impression Polychrome, vers 1795-96 (époque d’Edo)
36,9 x 25,4 cm, estampe Nishiki-e
Tokyo National Museum, Japon

        J’ai découvert cette oeuvre dans une grande galerie d’estampes. Elles étaient toutes accrochés derrière une vitre. Elles sont d’assez petites dimensions par rapport au peintures à l’huile que l’on a l’habitude de voir en occident. Celle-ci fait partie des plus connues d’Utamaro et on peut aisément comprendre pourquoi. Parmi tous les très beaux portraits qu’il a réalisés, celui-ci est le plus énigmatique et audacieux. La composition a quelque chose de mystérieux: on a envie de connaître cette jeune femme qui ne se livre qu’à demi et que l’on surprend dans une activité très intime. J’ai été aussi attirée par la délicatesse des traits, notamment la petite et délicate main qui apparaît à la base du cou. C’est une estampe remarquable qui mérite que l’on s’arrête pour la contempler.

        On peut voir dans cette œuvre un hymne à la beauté féminine. Dans le canon de beauté japonais, la nuque est très importante. On l’aime fine et très blanche. C’est d’ailleurs pour que l’on puisse l’admirer que les femmes portaient des coiffures très hautes et des kimonos décolletés à l’arrière. C’est typiquement ce que nous pouvons observer dans ce portrait. La jeune « beauté » nous tourne le dos, ses cheveux sont relevés en une coiffure sophistiquée et son kimono glisse sur son épaule. La nuque est donc bien mise en valeur, plus même que le visage de la jeune femme que l’on ne voit que dans le miroir, en reflet.

        Cette nuque blanche est aussi mise en valeur par la position de la jeune geisha. Elle pose délicatement sa main sur sa peau pour la blanchir et semble presque nous indiquer sa nuque avec son index. Plusieurs lignes convergent vers cet endroit : les pointes inférieures des cheveux, celle de la patte que l’on voit apparaître à gauche et le col du kimono qui forme presque un arrondi. Tout porte le regard sur cette fameuse nuque, symbole de la beauté féminine.

        Cette jeune femme, habitant très probablement dans un okiya (maison des plaisirs), est surprise dans une activité très intime : la maquillage. Ce rituel fait lui aussi référence à la beauté et à la délicatesse féminine. De même que l’on apprécie la nuque, on apprécie la blancheur artificiel du teint. Là encore, il s’agit d’un artifice pour mettre en valeur sa beauté. On peut aussi voir dans le reflet du miroir que la jeune femme a fardé ses lèvres de rouge. Elle veut sublimer sa beauté.

        La jeune femme s’adonne ici à une activité quotidienne, c’est pour cela qu’elle s’est mise à l’aise et qu’elle a laissé glisser son kimono. D’un autre côté, n’oublions pas qu’il s’agit d’une geisha et que son métier consiste à être de bonne compagnie pour les hommes qui la convient à un dîner, elle se doit d’être la plus belle possible.

        A travers ce kimono négligé, on peut voir apparaître la sensualité de la jeune femme. Elle se maquille avec des gestes très délicats, prend soin de sa coiffure, se mire dans un miroir pour être sûre d’être belle; c’est une jeune femme qui cherche à séduire. Utamaro ne faisait que des portraits de belles geishas, il s’agit probablement ici d’une courtisane reconnue, au moins dans son okiya.

        Le peintre a apporté beaucoup de soin à la coiffure de la jeune femme. Elle est exécutée très exactement, le mouvement des cheveux rigidifiés est bien rendu et mis en valeur par la position de dos du modèle. On peut aussi distinguer des petits cheveux qui dépasse sur la nuque. Ces détails relèvent d’une volonté de réalisme dans le portrait.

        De même, le kimono porte un motif simple mais qui rehausse bien les teintes assez neutres de la peau et du fond de l’estampe. Ce saumon pâle est presque la seule couleur qui anime l’oeuvre. Cela donne plus de profondeur à la composition. La pâte blanche que la geisha étale sur sa peau est, elle aussi, réalisée avec soin, on distingue les traces de doigts laissés sur la nuque.

        Cette main est particulièrement fine et presque disproportionnée : elle est trop petite par rapport à la taille du visage de la jeune femme. Mais cela répond encore à un critère de beauté qui veut que les femme est de petites mains fines et délicates. L’oreille gauche qui apparaît sous les cheveux paraît, quant à elle, trop grande. Mais ces éléments ne desservent pas la cohérence de l’ensemble. Au contraire ils mettent en valeur la conformité de l’anatomie de la jeune femme avec les canons de la beauté alors en vogue au Pays du Soleil levant.

        Les traits du visage sont épurés pour révéler la simplicité du visage dans sa blancheur de lys. L’art de lukiyo-e (« images du monde flottant ») implique l’absence de perspective, d’ombres et de modelé. Mais cela n’empêche pas l’oeuvre d’être expressive et de nous donner à voir une jeune femme en volumes.

        Utamaro nous livre une jeune femme, une geisha, au sommet de sa jeunesse qui incarne l’idéal de beauté féminine au XVIIIème siècle. Cette japonaise est belle, fine, délicate et sensuelle. Elle se laisse admirer dans une scène d’intimité où elle parfait elle-même sa beauté naturelle. La femme est chantée en tant qu’objet de désir et beauté artificielle. Utamaro réalise uniquement des portraits de geisha et non des femmes aristocrates. Il cherche à saisir la beauté travaillée et accessible. La Femme d’Utamaro est belle et apte à susciter l’admiration mais n’a pas de psychologie affichée.

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