Le regard d’une femme posé sur une femme : Autoportrait – Suzanne Valadon

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Autoportrait,
Suzanne Valadon (1865-1938),
1927,
huile sur carton,
62 x 50 cm
Collection particulière Pétridès, dépôt au musée Utrillo Valadon de Sannois

 

         Au cours de sa carrière d’artiste, Suzanne Valadon peint plusieurs autoportraits. Le premier connu est un pastel de 1883 conservé au Musée National d’Art moderne. Sur ce tableau, à soixante-deux ans, elle porte un regard sans concessions « désabusé », sur elle-même. En cela, cette peinture peut être rapprochée de l’Autoportrait aux seins nus (1931, collection particulière). Au premier plan, les traces des coups de pinceau, posés à la hâte, sont visibles. Valadon concentre son attention sur son visage dont elle peint le reflet dans un miroir. On retrouve l’expression mélancolique que porte son visage sur une photographie du studio Martinie prise en 1925. 

 

 

 

 

Suzanne Valadon, Femme aux seins nus,
1931,
Collection particulière

 

         Nous avons affaire à un autoportrait de taille plutôt réduite et sur un matériaux peu noble, le carton. En pourtant cette œuvre est très puissante. Les couleurs sont fortes, très marqués, on voit apparaître les coups de pinceau et les différentes nuances de la peau, par exemple, sont apparentes. Cela donne une intensité au tableau qui ne laisse pas indifférent. Ce qui éveille l’intérêt est de voir comment une femme peint une femme. Et celle-ci n’était pas une femmes quelconque, elle avait l’habitude d’évoluer dans un monde d’homme et a été influencée par les différents peintres pour lesquels elle a posé tels que Renoir, Degas ou encore…

        Ce tableau tient sa puissance en partie de l’utilisation de la couleur. En effet, Suzanne Valadon dessine avec la couleur, c’est-à-dire que c’est la peinture en lourds aplats qui forme le dessin, à la manière de Monet pour ses Nymphéa. Les couleurs sont chaudes, le peintre utilise de l’orange dans sa robe et les fruits, du rouge dans le drapé de l’arrière-plan, du jaune dans le cadre du miroir. Cela rend son portrait plus vivant, dynamique. Les teintes dialoguent entre elles. C’est le contact des aplats entre eux qui donne la cohérence du tableau. Le seul usage que l’artiste fait du noir est pour cerner les formes et les isoler ainsi les unes des autres.

        Cette cohérence est renforcée par la composition de la toile qui est assez resserrée ; le cadre du miroir à gauche, le drapé au fond, la corbeille de fruits accompagnée d’un vase et d’une plante verte ainsi que les épais traits de pinceau bleu et rouge profond qui se trouvent au premier-plan. La composition paraît finalement assez classique : on trouve une nature morte, un portrait en buste, des drapés qui forment l’arrière-plan. C’est l’attitude du modèle qui rend ce tableau original.

Autoportrait, allégorie de la peinture, 1638-39
Autoportrait, Allégorie de la peinture,
Artémisia Gentileschi (1593-1652),
1638-39,
huile sur toile, 93 x 74 cm
Royal Collection, Windsor Castle

        En effet, il s’agit d’un autoportrait féminin, ce qui est relativement rare dans l’histoire de l’art. Le modèle penche légèrement la tête vers la gauche, la ligne de ses épaule est en contradiction avec celle de son visage. On peut voir dans ce mouvement la traduction de l’activité qu’elle pratique. Elle se peint à partir de son reflet dans un miroir. La position n’est pas forcement aisée. On peut rapprocher cette attitude de celle d’Artémisia Gentileschi dans son Autoportrait ou allégorie de la peinture (1638-39). La jeune femme est elle aussi penchée mais beaucoup plus fortement ; on sent la tension que créé la réalisation d’un autoportrait. L’artiste se peint elle aussi sans concession. Elle n’hésite pas à se représenter concentrée, en pleine action, dans une position peu habituelle et peu valorisante.

Suzanne Valadon ne cherche pas ici à se montrer en tant que peintre, ce que cherche à revendiquer Artémisia. Elle veut seulement faire un portrait de femme, le sien. Ce n’est pas la mise en scène qui est la plus importante, les éléments qui entourent le portrait sont assez schématisés, à l’image de sa robe aux lignes très sommaires. C’est plutôt la femme marquée par la vie qu’elle cherche à mettre en valeur. Le modèle se fond dans son environnement par la proximité des couleurs. Elle applique les mêmes nuances à son portrait qu’aux éléments qui l’entourent, sa peau n’est pas beige et encore moins laiteuse. Elle est faite de blanc cassé, de rose et de touches plus froides comme du bleu dans son cou. Mais son visage se détache particulièrement sur le drapé rouge en arrière-plan.

        Ce qui attire le regard avant tout, c’est le regard fatigué que cette femme tourne vers le spectateur. Il est sans concession mais sans provocation. Regarde-t-elle réellement le spectateur? N’est-ce pas elle-même qu’elle contemple avec lassitude et presque mélancolie ?

        Le regard que cette femme porte sur son visage est froid, franc: elle dresse un portrait très tranchée de cette femme de 62 ans, Suzanne Valadon, le peintre, le modèle, la femme, la mère. Elle ne se juge pas, ne s’idéalise pas, elle se représente avec ses défaut et sa souffrance. On peut néanmoins noter qu’elle n’accentue pas les marques de l’âge ou la fatigue. Elle réalise un autoportrait somme toute pudique. C’est ce mélange d’expressivité intense et de retenue qui confère toute sa force à cette œuvre.

        L’image que Suzanne Valadon donne de la femme est assez singulière. Elle nous présente un visage calme mais aux traits malgré tout marqués. Le temps a fait son effet, rappelons qu’elle a été modèle dans de nombreuses toiles de Renoir lorsqu’elle était plus jeune. Ici, elle se montre sous son visage naturel et non mis en scène. Il s’agit d’une femme qui a connu une vie difficile, elle ne s’est pas idéalisée. Mais on peut sentir qu’il s’agit d’une femme de caractère. Sous ses lourdes paupières, elle conserve un regard perçant et décidé. C’est une femme qui a été belle et qui conserve toute sa présence malgré l’usure de la vie. C’est ainsi que Suzanne Valadon présente la femme du début du XXème siècle.

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